L'homme invisible

Ralph Ellison
Difficulté ***
Profondeur ***
Originalité ****
Emotions ***
Récompensé par un national book award (comme les œuvres de Roth, Faulkner, Oates, Irving), 19e de la liste du New York Times des cent meilleurs romans du vingtième siècle, présent dans la liste du cercle norvégien, l’unique roman de Ralph Ellison s’inscrit dans la lignée picaresque du Quichotte pour raconter l’histoire de son héros noir.
Le style est élégant et musical, sans négliger le réalisme de dialogues crus, mais certaines mélodies s’éternisent dans les descriptions, s’ajoutant à une introspection lourde et paranoïaque. Et ces doutes et tergiversations conscientes du narrateur limitent l’empathie du lecteur, déjà un peu las des accès de faiblesse du héros dans la vie.
Centré sur les problématiques entremêlées de l’identité et de l’individualité, le roman développe une structure précise pour décrire leur impact sur le personnage principal. L’oppression exercée sur l’individu est décrite dans tous les contextes : université, bar, industrie, hôpital, organisation politique, manifestation … Cette succession d’agressions, physiques ou psychologiques, démontre l’impossibilité pour le narrateur d’exister en tant qu’individu.
Il prend en effet systématiquement son personnage central de court par la violence de son environnement, qu’il soit blanc ou noir. Ce chaos irrépressible, dont l’ironie mordante est affichée, amène le héros à l’inconscience physique ou à la paralysie psychologique. Les morceaux de bravoure parsèment le roman et dynamisent le récit.
Comme souvent dans ce type d’œuvre racontée à la première personne (« l’homme de gingembre », « Lolita »), aucun personnage secondaire n’existe réellement, à l’exception du Dr Bledsoe, et tous sont négatifs ou incompréhensibles, comme une métaphore de la solitude humaine. Le titre est ainsi expliqué dans le prologue et l’épilogue comme l’incarnation physique de l’absence d’identité du héros, que personne ne reconnaît et dont le nom est ignoré de tous y compris du lecteur.
La folie imprègne l’histoire : aliénés dans un bar, inceste misérable, électrochocs subis par le héros, paranoïa de la confrérie, mégalomanie de Ras, nymphomanie de Sybil, … Chaque rencontre dans la rue semble pouvoir être fatale au héros tant les individus sont dérangés. Cette atmosphère à la Tchekhov affaiblit la crédibilité du récit et tend à distancier le lecteur de la psyché du personnage principal.
Cette œuvre majeure sur l’identité noire américaine est difficile d’accès. La folie omniprésente délivre une suite d’événements absurdes et injustes qui accable le héros et justifie sa retraite du monde, mais peine à toucher le lecteur.
Achevé de rédiger le 01/06/2023
